Le petit garçon aveugle qui visitait les étoiles

« Cette musique destinée à tuer le temps a fini par l’abolir », a écrit le musicologue Greil Marcus. Le temps n’est pas dynamité, il est dé-temporalisé. Blind Willie Johnson, né en 1897, mort en 1945, en est sans doute le plus vivant exemple.

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Le petit Blind Willie perd sa mère à l’âge de trois ou quatre ans. À sept ans, il se dispute avec sa belle-mère : celle-ci lui jette un flacon de vitriol au visage. Le garçonnet devient aveugle. Plus tard, musicien de rues, œuvrant à l’église baptiste du coin, Blind Willie promène sa voix puissante et grave, pleine à craquer d’aspérités rayonnantes, à travers le Texas. En décembre 1927, il grave ses premiers enregistrements à  Dallas – des titres qui un demi-siècle plus tard feront sa légende. Mi bluesman, mi chanteur de gospel, il se produit jusqu’en 1945 (si l’on en croit son avis de décès), année où sa maison brûle.

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Souffrant d’une pneumonie et n’ayant nulle part où aller (on le refuse à l’hôpital en raison de sa couleur de peau), il passe la nuit dans les décombres encore fumantes. Il pleut des trombes, le froid l’accable. Blind Willie meurt au milieu des ruines dans l’indifférence, le 18 septembre.

Et pourtant… Au moment où je rédige ces lignes hâtives, l’une de ses chansons, intitulée Dark was the night, cold was the ground, enregistrée en 1927 à Dallas, est en train de flotter quelque part aux confins du système solaire. Plus loin que Pluton, plus loin que notre environnement connu. Elle en est peut-être même déjà sortie pour pénétrer le glacial espace interstellaire.

Dark was the night, figée pour l’éternité (ou ce qui s’en approche) sur un disque d’or embarqué à bord des sondes spatiales Voyager, qui ont décollé en 1977. Ce disque, Voyager Golden Record, est un message de bienvenue à destination d’hypothétiques civilisations extraterrestres ; il contient, entre autres « bonjour » prononcés dans 56 langues, des cris d’animaux et d’enfants, des œuvres littéraires et musicales représentatives de ce qui se fait de plus beau sur Terre… dont la musique de Blind Willie, entre Beethoven, Mozart, un chant de mariage péruvien, Shakespeare, etc… Quel sort triste et sublime, vertigineux.

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Dans 40 000 ans, Voyager approchera enfin d’une étoile. Et si, entre-temps, un quelconque caillou cosmique devait froidement pulvériser la sonde, le destin de Dark was the night n’en aura pas été moins beau.

Mais soyons optimistes. Disons-nous que le blues rural né sur les bords du Mississippi au début du XXè siècle n’avait peut-être pas besoin de Canned Heat, Jimi Hendrix et autres géniaux bluesmen psychédéliques pour se retrouver catapulté entre la Grande Ourse et Orion. Imaginons si, dans 40 millénaires, une civilisation découvrait ce précieux vinyle et le titre en soi extraterrestre qu’il contient… Ici commencerait l’amitié entre les peuples interstellaires, non ?

Sacré Blind Willie, petit garçon né au XIXè siècle, ambassadeur de l’humanité.

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